mercredi 1 juillet 2020

Déconfinement # 8 : Mon imagier du confinement - Des Couverts au Crayon

Quelqu'un m'a raconté qu'au lendemain de l'annonce de la fin du confinement et du début du déconfinement, en région parisienne, dans la capitale, les gens hommes, femmes, familles, enfants s'étaient précipités dans les jardins, les berges de Seine et... aussi dans les magasins. Je n'ai pas su ce qu'il en était pour les gens en Province : se sont-ils eux aussi "rués" dans les rues, les jardins, les parcs... les centres commerciaux et leurs boutiques ?

Je ne peux cacher qu'à ce moment-là de l'Histoire de l'Humanité, j'ai été très déçue, cette humanité-là m'a beaucoup déçue ; je m'attendais à mieux d'elle. À quoi ? Rien de précis sur le coup ; c'est après que j'ai su : je m'attendais à plus de retenue, de pudeur, de mesure de responsabilisation. Peut-être avais-je imaginé, sans le préméditer, une humanité hébétée, hagarde, sortant de chez elle appartement, maison avec de la reconnaissance dans le cœur, l'esprit, le cerveau ; goûtant la saveur d'un corps encore en vie, d'être en vie, en vie plus que d'autres, plus qu'une connaissance qui ne répondra plus, plus qu'un voisin qu'on ne croisera plus, qu'un parent proche ou lointain, plus que tous ces anonymes "soufflés" dans leur lit ! (Avec des solutions, l'énergie, la résistance pour tout changer, poussant dans le creux de sa main ordinaire.)

Eh bien, non ! L'humanité à laquelle je suis liée par le territoire, la culture — le cœur, je l'admets —, s'est précipitée. Des queues devant les magasins ! Que pouvait-elle bien avoir à s'acheter, cette humanité, de si urgent qui légitime une attente (fébrile ?) devant les vitrines, me demandais-je, à chaque fois que des nouvelles de cette sorte-ci arrivaient à mes oreilles. Avec d'autres nouvelles plus préoccupantes. Le confinement aura eu raison de nombreux commerces de détail. Des fermetures annoncées, des dépôts de bilan, des restructurations à venir, des licenciements à la clé... Difficile de comprendre cette frénésie apparente de la dépense, cette boulimie de l'inessentiel, ce shopping-gavage, ce sus à la bonne affaire — jusqu'à 50% de soldes, rendez-vous compte ! (Et pendant que l'individu s'engraisse et s'enjolive, la laide "collectivité" dégraisse à tour de bras).

Le mot d'ordre n'est-il pas plutôt, chers/ chères amis/ es, à l'économie, au serrage de ceinture et des liens de sa  propre bourse ? Ne devrions-nous pas valoriser notre patrimoine personnel, fût-il modeste, dérisoire, démodé, différent et le faire fructifier  — autrement ?

Comment ! Les entreprises ne sont-elles pas obligées d'avoir des économies d'avance, n'ont-elles pas prévu depuis leur début d'activité l'amortissement des composants de leur activité, ne sont-elles pas obligées de développer une vue perspective large... anticiper ?!, m'écriai-je souvent, assise à mon bureau, les yeux sur l'écran d'ordinateur et dans les nouvelles du monde.

Ô naïve que je suis ! Ô combien me suis-je montrée critique, étroite d'esprit, tellement définitive, moi qui croyais tout comprendre, tout savoir, bien planquée derrière mon ordinateur et mon imagination débordante ! Ô confortable petit quant-à-moi ! Comme le confinement de mon esprit m'est apparu dans sa plus manifeste et débile forme d'expression et de fonctionnement ! 

Car, je suis allée à l'information brute : j'ai conversé avec un vendeur de vêtements, au Marché au Puces. Il m'a fait la leçon : ce n'est pas le Covid-19 et le confinement qui ont précipité la fin de son activité d'origine à lui, ni le resserrement de son champ d'activités de vente ainsi que son aménagement dans un autre lieu moins cher (et moins couru) ; la raison en est plus profonde ; elle est structurelle, en fait. La faute à une suite de "disettes", de mauvaises années truffées d'événements sociaux, bons sur le fond, majeurs dans leurs revendications, mais si catastrophiques pour le commerce : grèves, manifestations, du coup, baisse de la fréquentation... à des périodes-clés. Résultat : un chiffre d'affaires qui s'écroule les jours de fêtes... L'exceptionnel impossibilité de dégagement de bénéfices qui devient le quotidien... (Le Covid-19 a donné le coup de grâce et précisé l'incertitude).

Car je suis allée à l'information brute. Me voici, un jour, faisant la queue devant la vitrine d'une chaîne de vêtements féminins très à la mode, dans un grand centre commercial illuminé et très fréquenté. J'ai une bonne raison d'être là, attention ! : j'ai une rencontre à préparer, moi. Moi, je ne viens pas perdre mon temps ! Drapée dans cette conviction pleine de morgue, j'attends, sûre de ne pas courir en tous sens une fois entrée dans le magasin. Sûre d'être sous auto-contrôle et de ne pas céder à une précipitation caractérisée. Et pourtant ! J'ai ressenti une sorte de fébrilité à me balader dans la lumière claire des allées pleines de fringues impeccablement pliées, à effleurer les étoffes fleuries, soyeuses, délicates, les chemisiers romantiques — grands favoris cette été — pendus à leur cintre, les robes "Princesse" couleur ivoire déclinées en maintes matières textiles attendrissantes ; quelle joie indescriptible d'attendre dans la file des cabines d'essayage et de quitter le magasin avec un petit achat dans un grand sac ... Quelle joie de se (re)trouver quasi normale ?... Après-coup... Car sur le moment, seule l'idée de trouver la bonne tenue et ce rapidement — être 100% pratico-pratique — occupait mon esprit.

Installée dans un microcosme à échelle individuelle durant deux mois, j'ai appris à me suffire de l'essentiel. Comme la nature qui reprend ses droits quand l'homme fiche la paix à l'environnement, mon corps semblait s'être débarrassée du surplus, des "mauvaises habitudes", des réflexes conditionnés, de l'étiquette, de l'apparat — des semblances. Et pourtant, la joie, l'excitation du moment !

Pour autant, sont-ce des hordes échevelées et piaillantes de femmes et d'hommes que j'ai croisées ces jours-ci, sortant des boutiques, les bras encombrés, les babines écumantes, l'oeil fiévreux ? Non. Comme moi, chacun vaque tranquillement, avec à son bras, dans la main, un sac et sur le visage, un air simple, content d'être (encore) là (sans doute). Profitant benoîtement des soldes que des magasins proposent en avance sur les dates annoncées. Le déconfinement partout progresse, la vie grouillante reprend ses droits. Je pose la question néanmoins : "Faut-il s'en trouver pleinement satisfait/e ? "

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7 - La mélancolie des objets usuels (Des Couverts au Crayon)


Jour 14 (31/ 03/ 2020) : je cherche une manière de faire évoluer mon dessin en rapport avec le texte et dans sa capacité à dire de manière autonome. Pour l'instant, je profite du confinement pour penser à mon parcours artistique.
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Le projet d'écrire une sorte de journal en ligne, qui allierait réflexions sur mon déconfinement et publications (le mercredi, en général) de traces personnelles laissées dans un carnet de croquis durant mon confinement a commencé ICI.

© ema dée

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