mercredi 20 novembre 2019

Confidences d'artiste et réflexions personnelles : l'École du livre de Jeunesse et Benoît Jacques (1ère partie)

En septembre dernier, je réponds à l'offre proposée par l'École du livre de jeunesse de venir rencontrer à Montreuil, un artiste et auteur indépendant qui fait figure d'exception dans le paysage de l'Édition pour enfants et du Livre illustré, et de modèle pour moi : Benoît Jacques.

Cette rencontre vient s'ajouter à celles que j'ai déjà eu l'occasion de faire avec d'autres auteurs et illustrateurs de livres pour la Jeunesse ; toutes se présentent comme un moment et un lieu particuliers où convergent des intentions, des attentes et des désirs pluriels. Le Horlart archive deux écrits personnels plus anciens relatant ces évènements à la fois collectifs et individuels. Par exemple : 

– en 2014, un cycle personnalisé de rencontres avec une artiste plasticienne, autrice pour la Jeunesse, un créateur de bandes dessinées et un éditeur, approchés dans différents contextes (Les Visiteurs du Soir de la Bnf ou Les littératures graphiques à l'Université Paris 8), précédé de quelques remarques concernant un cycle de formations professionnelles sur le livre pour la Jeunesse (CPLJ-93).

– en 2013, un compte-rendu de ma participation à la matinale de la création de l'autrice et illustratrice Joëlle Jolivet, (1965 -...) au CPLJ-93.

Mon propos sera ici triple, exceptionnellement :  comme un écrin à la présentation de ma rencontre avec l'artiste, il abordera brièvement, en amont, l'offre de l'École, et plus longuement, en aval, les résonances de cet évènement avec mon propre parcours.

L'École du livre de jeunesse, premier centre de formation à la médiation en littérature jeunesse en France, installé dans les locaux du Centre de promotion du livre de jeunesse (ou CPLJ) à Montreuil (Seine-Saint-Denis), c'est la possibilité de rentrer en contact de manière privilégiée avec les acteurs et les problématiques - clés de l'Édition pour la Jeunesse. Et ce, pour soi pour d'autres , que l'on veuille se former sur le genre, ses formes, ses thèmes, les possibles pistes de médiations ou que l'on veuille se faire plaisir et se ressourcer, tout simplement.

 Hommage à La nuit du Visiteur de Benoît Jacques


1) L'École du livre de jeunesse et l'atelier éphémère de l'artiste : quoi, pour qui, pour quoi ?

Montreuil. Rue François Debergue. Une pièce. Sur un de ses murs, une fresque colorée. Des chaises installées, vides momentanément, à gauche et derrière, des étagères chargées de livres illustrés - ponctuellement, pour l'occasion, une sélection des titres de l'auteur ou de l'autrice invités -,  et non loin, sagement, près d'une fenêtre, des fauteuils ; on a sorti une cafetière, des bouilloires, du jus d'orange, du thé, des biscuits. C'est l'École. Elle propose des rencontres avec, notamment des créateurs de livres pour enfants. 

L’offre est alléchante puisqu’il s’agit, au cours de ces rencontres – échanges, entretiens privés, discussions – d’approcher de plus près des « univers » artistiques singuliers. La séance dure environ trois heures. Dans cet espace-temps aménagé, l’invité-e revient sur son parcours à sa manière. Le plus souvent, il s'agira de présenter – expliquer ou expliciter – des choix éditoriaux, d’écritures ou de mises en images, d' évoquer ses références artistiques et culturelles, sa formation artistique. En soutien, en illustration, les livres qui ont été édités, parfois ceux qui ne l’ont pas été ou qui sont en cours de création.  Certains artistes auront préparé un atelier, une animation. En filigrane, ces rencontres dessinent le visage protéiforme d’un métier passion, auteur - illustrateur, et d’un secteur d’activités à la fois artistique, culturel et commercial qui, toujours, fascine, l’Édition. 

C’est donc un moment privilégié. 

Pour les artistes, il peut représenter, par exemple, un "espace médian" entre intérieur et extérieur de la création, entre leur atelier privé et le hors-les-murs de l’atelier, : cet espace-temps qui autorise une prise de hauteur vis-à-vis de leur travail créatif quotidien, une mise en perspective. Possiblement, une mesure de l’impact que leurs livres, histoires racontées ou mises en images de textes, peuvent avoir sur les publics, en particulier, les médiateurs du livre. 

Publics majoritaires de ces moments d’écoute et d’échanges, ce sont souvent des femmes ; elles sont volontiers bibliothécaires, documentalistes, assistantes maternelles,  animatrices du livre, enseignantes en Lettres mais aussi  éducatrices spécialisées…  Parfois viennent des artistes, graphistes, illustratrices ou écrivaines. Pour elles, le cadre de l'École constitue le lieu et le moment idéaux pour interroger plus ouvertement l’auteur ou l’autrice sur ses intentions, les contenus de ses livres, les thèmes abordés et sur les choix esthétiques pris ou défendus dans le Livre. C’est aussi une manière plus libre et vivante de dire à l’artiste comment les ouvrages sont utilisés dans leur profession, et en particulier, comment les jeunes se les approprient ou ne se les approprient pas. Car chacun, chacune, vit une expérience personnelle et professionnelle unique avec les livres pour la Jeunesse. Individuellement et collectivement.

En sous-texte, ces "entretiens" contribuent, me semble-t-il, à travailler directement ou imperceptiblement à gommer ou contourner, du moins momentanément, une frontière. Un cloisonnement qu’expliquent des écarts (entretenus, justifiés ou non) de perceptions sociales, humaines ou professionnelles (le créatif versus le non créatif, l’artiste vs le vaste monde salarié, le texte  vs l’image, la Jeunesse vs l’âge adulte).

Les échanges, en ce lieu et cet instant, sont par conséquent propices aux révélations. Les artistes se dévoilent derrière leurs œuvres : les objets livres. (Un peu beaucoup passionnément). Au gré des confidences de création ou de fabrication, ils, elles, se livrent, tout en même temps, auteur illustrateur, autrice illustratrice, acteur, actrice –   artisans ! – d'un parcours unique, père, mère, artiste en proie (diversement) à des hésitations, des questionnements, des doutes ou à des épiphanies. 

C’est enfin pour toutes et tous, un moment de partages. Personnellement, c'est toujours un ressourcement.

 
Pour moi qui m'intéresse depuis longtemps au Livre illustré comme média, œuvre artistique et objet social et de collection, ce sont plus que de simples rencontres. Écouter un artiste parler de son travail, par ses mécanismes, choix, obsessions, regrets, joies et victoires, est aussi très formateur. Formateur par comparaison et différenciation avec mon propre cheminement dans le livre, album, bandes dessinées ou récit illustré. L'Écouter-voir l'Autre complète le Lire-faire à son tour. En outre, il me semble que comprendre la démarche d'un auteur (ou d'une autrice) qui a fait le choix de l'indépendance peut m'aider à délier les nœuds qui se font en moi dès qu'il s'agit de me lancer moi-même dans l'aventure, hors des sentiers battus de l'édition à compte d'éditeur. 

Parler de mon admiration pour le travail créatif de cet auteur outsider, comme partager mes impressions sur Le Horlart, espace dédié à mes créations et à l’univers artistique, social et culturel qui les nourrissent, m’apparaît telle une évidence.  J'aime penser que de part le monde de l'Art, il est des "marges" actives.  

Benoît Jacques (1958 - ...) est ce qu'on peut appeler aujourd'hui un auteur auto-édité ; d'autres murmureront "auteur-éditeur", ce qu'il n'est pas vraiment, il n'en a pas le statut ; il préfère l'appellation plus juste d'auteur indépendant pour désigner, plus spécifiquement, une situation professionnelle, un état d'esprit ainsi qu'une organisation physique, mentale et sociale, capables de donner le jour à des objets livres originaux, qui comptent.

Mon compte-rendu sera comme je les affectionne, c'est-à-dire enrichi, à certains endroits de réflexions, de digressions, de commentaires purement partiaux... et d'images ! Car, c’est sans honte ni réserve que je déclare ceci : je suis fan.  

En cliquant ici, la lecture de l'article se poursuit et aborde la présentation du travail de Benoît Jacques par Benoît Jacques.  

© ema dée

mardi 19 novembre 2019

Confidences d'artiste et réflexions personnelles : l'édition indépendante made by Benoît Jacques (2nde partie)

L'article suivant se concentre sur une présentation personnelle du travail d'un auteur autodidacte que je rencontre grâce à l'École : Benoît Jacques. Ce texte prolonge et illustre le compte-rendu commencé dans la publication précédente qui a traité de l'offre de l'École du livre de jeunesse. Celle qui permet, en particulier, d'approcher autrement des artistes du Livre.

Auteur d’origine belge et résidant en France, il publie des livres illustrés, pour la Jeunesse – aux dires de la critique, parce que lui-même ne s’impose pas de limites aussi précises concernant sa cible potentielle ou son lectorat. "Créateur multiforme", il publie des récits illustrés, des imagiers, des albums, des flipbooks, des carnets... "Ses livres sont faits pour ceux qui aiment ses livres", grands comme petites enfants, me permettrai-je d'ajouter.
 
Je désire le rencontrer car il représente pour moi et depuis bien des années, une sorte de modèle. Non à suivre ou à copier, plutôt à approcher et à entendre afin d'être capable de mieux penser l’aspect « conception de projets de livres » dans ma propre démarche de créations artistiques. (Sans pour autant cultiver une forme d’exclusivité, de rejet de l’existant ou de culte pour les chemins de traverse, je suis très attachée à l’idée d’une création Do It Yourself, surtout dans le livre.) 

 Hommage à Attention extraterrestres de Benoît Jacques

2) Dans la fabrique du livre de Benoît Jacques : parcours personnel, démarche artistique et autoéditions

Placé au début comme à la fin de la chaîne éditoriale, Benoît Jacques est quasi le seul maître d’œuvre dans et de sa création dont il a su imposer tranquillement l’originalité, l’opportunité et la résistance. Pour Benoît Jacques Books, il conçoit seul le contenu de ses ouvrages. En trente ans, il a su, néanmoins, habilement développer un réseau personnel, solide, pour l’assister dans la fabrication et la vente de ses livres ainsi que leur promotion : il travaille avec des interlocuteurs ciblés ; ses petits objets livresques sont vendus dans une quarantaine voire une cinquantaine de librairies différentes en France ou en Italie, notamment ; il a son stand au Salon du livre et de la presse de jeunesse de Montreuil ; il est bien connu des bibliothécaires jeunesse ; enfin, il est sollicité pour effectuer des résidences de création et animer des ateliers. Selon moi, il est un artiste complet. Il a réussi le pari de trouver sa place dans le paysage de l’édition tout en développant une démarche assez unique : devenir un auteur - éditeur lu ET reconnu. 

Une démarche et un engagement personnels forts qui plongent leurs racines et leurs principales caractéristiques dans son enfance. Benoît Jacques aime à penser que "l'Enfance estampille l'adulte en devenir". Lui-même voit ses créations livresques comme des formes évoluées de ses tout premiers objets faits à la main durant sa jeunesse.

Dans ses débuts, B. Jacques poursuit deux directions : illustrateur pour la presse anglo-saxonne et concepteur de livres. Sans la première activité facilitée en Grande-Bretagne où le dessin de presse est perçu différemment par rapport à la France (pendant quelques années), l’auteur-illustrateur bruxellois n’aurait pas jouit de la même liberté de création de livres à sa manière et selon ses propres conditions et exigences. En esthète patient, passionné et rigoureux, il est en effet exigeant, qu’il s’agisse du choix du support d’impression, de la typographie, de la couverture... Son premier livre Play By It bear, leçon de musique, une réflexion ludique sur l'écriture des partitions de musique, est un objet insolite qui depuis sa création en 1989 se vend toujours bien. Sa facture simple et soignée en fait le premier objet à lire publié par Benoît Jacques Books

 
 Play by it Ear : leçon de musique © benoît jacques books

Une indépendance dont il fixe très vite la marche à suivre : il travaille seulement avec les libraires qui lui achètent ses stocks. Selon l'auteur, laisser sa production éditoriale en dépôt comporte un risque. Le libraire est moins engagé dans l’idée de vendre le livre, ne peut pas forcément ou ne prendra pas le temps de le mettre en avant.
On peut aisément comprendre cette situation : face à une surproduction de livres, la pression de la nouveauté et l'exigence d'entretenir un fonds varié et de qualité, les libraires, même les plus patients, passionnés et audacieux, sont amenés à faire des choix promotionnels.  

Autre risque, le livre peut être retourné abîmé, devenant par conséquent invendable ailleurs. Situation très dommageable pour un auteur indépendant qui travaille avec des stocks toujours plus réduits que l'Édition classique. Le ou la libraire qui achète le livre va vouloir le vendre, rentrer dans ses frais ; c’est la meilleure des motivations pour les libraires comme pour l'artiste - auteur. 

Éditer soi-même un livre c'est se confronter rapidement à des problématiques matérielles qui, en quelque sorte, expliquent et "formatent" l'aspect des créations imprimées. Benoît Jacques publie préférablement des livres en noir et blanc, moins onéreux ; par contre, il peut s'autoriser  la trichromie ou la quadrichromie pour ses jaquettes, couvertures et emboîtages,  et, de temps en temps, pour un livre entier. Ce fut le cas par exemple pour La nuit du visiteur, un album délicieusement irrévérencieux qui a été récompensé par le Baobab de l'Album au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, en 2008.

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La nuit du visiteur © benoît jacques books

Parmi les étapes de fabrication du livre, l’impression est une activité passionnante. Elle doit être bien réfléchie au niveau économique comme commercial. En effet. Benoît Jacques s’autofinance. Très vite, dès le début de son activité, il a su définir une conduite personnelle fondée sur un système quasi fermé : réinvestir ce qui est gagné grâce à la vente de ses livres dans la création d’autres livres. Pour cela, et c’est une de mes interrogations personnelles qui trouve là une réponse, il convient de trouver le ou les bons imprimeurs, c’est-à-dire ceux qui, en fonction de sa création, seront les mieux-disants, et ceux avec lesquels il apparaît possible de nouer une collaboration. Ce rapprochement peut devenir vite très utile : il permet de solutionner des questions de fabrication, de concrétiser des envies – le champ des possibles s'élargit – , tout en fournissant un produit de qualité, dans des quantités viables et rentables. 

Il faut, précise l’artiste, savoir aussi se tourner vers les petits imprimeurs qui travaillent de manière artisanale car eux peuvent se permettent des tirages en éditions limitées. Ce n’est pas toujours le cas des gros imprimeurs qui ont besoin d’un certain volume de livres à imprimer pour rentabiliser la simple mise en route de leurs machines. 

Ces choix interagissent avec l'esthétique des livres de Benoît Jacques : par exemple, son dessin, oscillant entre expressionnisme et art brut, est valorisé par l’impression en noir et blanc sur beaux papiers. Réfléchir au livre en terme de coût de revient a l'avantage de permettre à l'auteur des explorations éditoriales qui valorisent, en même temps, ses choix d'écritures et sa conception de la lecture. Chaque livre devient entre ses mains un objet d'artisan et d'artisanat, et chaque livre a son identité, dans un ensemble homogène de publications d’une grande diversité. Ce qui les réunit ? À mon sens, un trait d'esprit versé dans l'humour, le décalage qui fait réagir et réfléchir et la radicalité du dessin.

S'auto-éditer ou s'éditer de manière indépendante signifie également travailler dans la durée. Parce qu'il ressent un véritable attrait pour le livre bien fait, tel un défenseur du DIY avant l’heure, il aime faire le livre avec temps et soin, défend un positionnement « artistique » face à sa création livresque. Il produit peu de livres  mais chacun est un objet qu'il a plaisir à fabriquer, lire et voir lire. Il reste toutefois très à l’écoute du Marché du livre. Il sait notamment l’engouement actuel des jeunes lecteurs pour les livres pop-ups, ces constructions en volumes qui jaillissent des plats du livre. Ces objets à lire avec les doigts et les yeux demandent un travail très minutieux, coûteux, fondé sur un savoir-faire que l'illustrateur ne possède pas.  L'ingéniosité de l'artiste compense  : il trouve à sa manière des astuces et des pistes de lectures et/ ou de manipulation du livre, telles que des liens textes-images inédits, du suspense ou des surprises qui se glissent entre les pages du livre. L'acte même de lire devient un objet ludique



Hello Poppeup ! © benoît jacques books

Et quand le succès éditorial est au rendez-vous, comme fait-on pour gérer ? 

Le prix Baobab de l'Album qui lui a été décerné pour son livre La nuit du visiteur a été une vraie surprise pour lui. Un succès mérité : le livre est un délice de lecture, un exemple d’irrévérence réjouissante et un bel objet de création qui aborde judicieusement le thème de la Peur. Une telle distinction est suivie rapidement d'effets :  l'auteur-illustrateur reçoit en un temps record des demandes et les voit affluer de partout, en même temps. Un coup de projecteur et une fortune commerciale très gérables pour une structure éditoriale de grande ou moyenne taille, lourde pour une toute petite structure qui voit son rythme de croisière courant s’accélérer, avec la pression de répondre bien et très vite aux commandes. 


Le Baobab de l'Album est aussi une consécration : il vient célébrer officiellement l’excellence et la pertinence du travail mené par Benoît Jacques depuis des années, en faveur de la Lecture pour la Jeunesse, les Arts graphiques et la Création artistique et éditoriale. 

Cet article se poursuit et se conclut avec un troisième texte,  complémentaire, à découvrir en cliquant ici. J'y aborde la création éditoriale indépendante dans ma démarche de créations artistiques, comme un retour sur soi favorisé par ma rencontre avec Benoît Jacques. Tirant des leçons des maîtres, je me pose en particulier deux questions : devenir autrice indépendante est-il compatible avec un travail d'autrice-illustratrice pour l'Édition à compte d'éditeur ? Quels avantages y a-t-il à développer une démarche alternative, et s'il y a des prérequis, quels sont -ils  ?

© ema dée

lundi 18 novembre 2019

Confidences d'artiste et réflexions personnelles : le modèle artistique "Benoît Jacques" ? (3ème partie)

Ma rencontre avec l'auteur, illustrateur et dessinateur de bandes dessinées Benoît Jacques vient s'ajouter à celles que j'ai eu l'opportunité de faire dans des conditions similaires avec d'autres auteurs et autrices de livres pour la Jeunesse : Elzbieta, Joëlle Jolivet, François Place, Kitty Crowther, Loren Capelli, Kvéta Pacovska ou Roberto Innocenti, par exemple.

C'est comme recevoir à chaque fois une leçon des maîtres dont il faudrait, cependant, pouvoir conserver les plus sages conseils et les anecdotes les plus instructives ; une sorte de guide aux multiples entrées, qui viendrait non pas se substituer à sa propre initiative et à sa propre créativité, mais davantage accompagner, solidifier, borner ou élargir si besoin, l'imagination, l'entrain, la volonté de faire et le faire personnels.

Benoît Jacques vit l'évènement avec enthousiasme, s'intéressant autant à la réaction que suscite ses livres qu'aux raisons pour lesquelles chacune est venue assister, un après-midi de septembre, à la présentation illustrée de son chemin dans la création de livres. Interroger l'autre, parfois en se manifestant à lui par une simple présence intéressée et curieuse, c'est s'interroger soi.
 
Second hommage à Attention extraterrestres de Benoît Jacques

 
3) Devenir artiste indépendant(e) dans le champ du livre illustré ? : questionnements, démarches et pistes d'accomplissements

Quand on cherche à se lancer dans une activité indépendante limite underground telle que je me représente l’activité d’autrice auto-éditée aujourd'hui, on peut avoir à la fois peur et être très fier(e) de soi à chaque étape franchie ; je peux ressentir de l'orgueil et de la crainte à chaque nouveau pas que je fais vers mon but : transformer des idées en livres à publier, proposer moi aussi aux publics des objets singuliers qui comptent, organiser et faire vivre ma toute petite entreprise, dans la limite des quantités et des conditions d'exposition que je peux me fixer.

Mais avoir des idées de petits objets livres illustrés, imaginer des projets de couvertures, lister des envies de promotions originales directes et indirectes, c’est bien, c’est le moteur de base ; il faut plus, évidemment, pour faire démarrer sa petite auto, lui permettre de s'engager sur des routes vicinales, avant d’emprunter les départementales ou carrément, l’autoroute, chacune ses petites ambitions.  


Il est, par conséquent, résolument formateur dans le parcours qui est le mien, c'est-à-dire qui jongle joyeusement entre académisme et autodidaxie, de côtoyer des artistes dont le parcours, les perspectives ou les réalisations, sont sinon assez analogues mais proches. L'Autre que j'écoute a su emprunter des chemins de traverse et tracer sa voie solitaire, auxquels le temps, la permanence, accorde une valeur d'expériences fondatrices, de modèles. 
 
Je mesure cependant la distance.

Pour le démarrage de son activité de publication, on peut se "réclamer" de l'une ou l'autre stratégie. Préférer à celle visant à se constituer, en point de départ, un petit catalogue de titres bien ficelé et démarcher les distributeurs et les salons éventuels ensuite, celle où l'on mise tout sur la vente (à succès) d'un seul livre : on observe alors la courbe ascendante des gains afin de s’en servir, sans doute, comme mise de fond et boîte à outils personnalisée, pour les publications à venir. Il reste cependant fort à faire pour parcourir la distance entre le A et le Z d'une autoédition de qualité. Certes, il  y a l'Autoédition mais il y a une variété d'auteurs et d'autrices indépendants. 

Hommage à Je te tiens de Benoît Jacques

Dans tous les cas, je réalise en écoutant le parcours de Benoît Jacques que si la route n’est pas pavée, elle a au moins une unique direction : vouloir faire et vendre des livres sans transiger avec son identité. L'autoédition amène l'auteur à assumer plus d'un rôle, une somme de fonctions qui d'ordinaire, je veux dire dans l'édition à compte d'éditeur – même dans une petite structure éditoriale –, sont assumées par plusieurs personnes. Dans sa présentation, l'illustrateur belge n'omet pas de préciser ce qu'il estime être, à la lumière de l'analyse de son cheminement, des prérequis, ou si l'on préfère, des conditions préalables, – une sorte de "prédisposition" à la fois émotionnelle, organisationnelle, sociale et presque psychologique – qui participent d'un choix spécifique qu'il a fait, il y a trente ans, de devenir auteur indépendant. En voici quelques-uns :

- La capacité à (s') investir, sur le long terme, dans un projet de créations solide, renforcé par la conviction et l'assurance. C'est un conseil simple relevant même de l’évidence sur lequel l'auteur belge insiste. L’autoédition ne peut pas être menée dès le début pour des raisons financières ; c'est l’envie de faire des livres à sa manière et de faire connaître ses livres à sa manière qui est la clé. "L’erreur sera au rendez-vous, l’erreur est humaine, mais elle ne doit pas remettre en question le projet";

- La recherche d'un équilibre dans sa gestion financière et de sa multi-activité. Il convient de distinguer tous les aspects propres à la création éditoriale indépendante des contingences qu'imposent d'autres activités professionnelles que l'on peut avoir à exercer en parallèle ;

- L'attraction pour une pratique éditoriale indépendante – qui n'écarte pas les canaux d’édition courants –, et un goût prononcé pour l’alternatif permettant de s’octroyer un temps plus élastique, des marges de manœuvres souples, un rythme et une exigence personnalisables. Une marche de côté qui inclut aussi la recherche de rigueur, l’adaptabilité et l’attrait pour la nouveauté ;

- Développer plus qu'un statut d'auteur illustrateur, vouloir trouver son identité en tant qu'artiste.  Le livre se présente alors aussi comme un objet d’art. Il est plus rare. Il bénéficie d’un réseau de distribution. L’artiste y expose ses thèmes, définissant les caractéristiques esthétiques de ses créations selon ses contingences et exigences ; c’est ce qui est motivant dans l’idée de faire ses livres seul ; 

- Savoir fonctionner en solitaire. L’autoédition est une activité à part entière dans laquelle il faut vouloir être le seul maître à bord, sans se fermer pour autant, aux collaborations fortement conseillées avec, en particulier, des imprimeurs, des salons, des foires du livre, ou occasionnelles (autres artistes ou artisans) ;

- Le besoin d'autonomie. Avoir envie de fonctionner avec ses propres règles, selon son fonctionnement propre. Être prêt pour cela.

S’agit-il de profiter de l'opportunité de ce compte-rendu-hommage à Benoît Jacques, pour écrire, en filigrane, un plaidoyer pour une forme d'activité artistique dans laquelle une seule personne contrôle tout ? Avec aux commandes un égo surdimensionné ? Non. Définitivement, non. Je rejoindrai ici l'avis de beaucoup qui avancent, à raison, que l’autoédition est à la fois un art en devenir, un work in progress et une école de l’Édition. Grâce à elle, graphistes, illustrateurs, dessinateurs de BD et écrivains de tous bords peuvent exprimer leurs idées et les diffuser, là où le courant plus classique de l'édition ou du champ de l'Art, va soit mettre plus de temps à les publier, soit les refuser, tout simplement. 

Et à cela des raisons diverses, parmi elles : un créneau pas suffisamment vendeur ;  le sujet est spécifique, trop restreint à une très petite frange d'acheteurs potentiels ; la surproduction de livres justifie un turn over rapide sur les étals des librairies et peut limiter la prise de risques ou la durée accordée à un livre pour trouver ses lecteurs ; enfin, peu de place est laissé au "pas encore mature bien que talentueux" et au " projet pas assez abouti".  Il faut tout de suite que ça marche, l’expérimental n’a pas forcément lieu d’être... Beaucoup de bonnes ou de mauvaises raisons qui font le lit de l’autoédition. Menée en parallèle ou d'une manière exclusive.

Pour d’autres créatifs comme Benoît Jacques, c’est surtout un moyen concret de pouvoir conserver pour le livre une passion égale, et sauvegarder un élan quasi enfantin, une envie irréductible de faire, de fabriquer, que la perspective d'échecs ou de refus systématiques pour des raisons-types, dans le monde plus "institutionnalisé" de l’Édition à compte d'éditeur, pourrait décourager. (Peut-être suis-je faite un peu de ce matériau-là, moi aussi ?)

Au sortir de cet entretien, quelques semaines après, je fais pour moi-même une sorte de bilan d'étape. Forcément. Je me construis par comparaison et dans la différenciation. Pourquoi l'autoédition ? Que puis-je dire à propos de mon propre parcours de créations ? :

Par goût pour la fabrique du livre de A à Z. J'aime par exemple l'étape consistant à créer une couverture "impactante" ou celle où je tiens dans mes mains la première épreuve du livre terminé, ou encore, celle durant laquelle je peaufine la mise en page, page par page, pour trouver un équilibre à la fois d'ensemble et pour chaque double-page ;

Pour donner une forme séduisante et terminée à mes idées. Il y a quelques années, parce que j'essuie des refus répétés dans l’édition pour la Jeunesse qui me désolent, je me retrouve avec des projets prématurément avortés... que j'abandonne, par déception, colère... Faire moi-même mes livres, c’est finir un projet. C'est donner sa chance à une idée de se développer à sa manière, d'être visible, même si elle ne va concerner au final qu’une frange très réduite de la population des lecteurs ;

Le livre comme "espace de rencontres". Le texte et l’image que j'affectionne – dans l'état actuel de mes savoir-faire et de mes moyens matériels –, je les associe plus facilement dans mes livres actuels que dans mes expositions d'Art passées ;

  Le livre comme art "multimédia" : j'y mets en scène mes explorations et recherches (séries de dessins, poésies, récits brefs, textes lus)  diffusées via mon blog, des plateformes de microblogging ou de diffusion de sons (Tumblr, Soundcloud) ;

Le livre comme "musée" : j'y organise thématiquement, commente, redéfinis mes archives numériques et mes archives papier ;

Le livre comme "pulsion" et "contrôle" : une idée vient, une idée en texte-image est là, diffuse, prégnante ou aiguë comme une migraine. Le livre en devient la manifestation et peut prendre un corps dont je peux faire le tour, devient le remède jusqu'à la pulsion suivante. D'aucuns parleront probablement et plus simplement ici d'une forme résiduelle d'"impatience enfantine" ;

Enfin, la solution à un déchirement intérieur :  je cherche à répondre à mon besoin d'exprimer et de montrer sans honte ni entrave une créativité protéiforme, tout en cultivant une voie de création parallèle, susceptible de trouver sa place dans l'Édition à compte d'éditeur.  Je veux dire, recevoir des commandes en qualité d'autrice et d'illustratrice,  et être en mesure, en quelque sorte, de me passer, ponctuellement, des commandes à moi-même pour de nouveaux projets de livres. Peut-être une manière LA démarche me permettant d' être à la fois dans la lenteur et la brièveté, la contrainte et la liberté, plurielle et... une ? 

Je ne peux m'empêcher de penser à d'autres artistes qui ont développé une démarche alternative à une production diffusée (plus mainstream ?) via les canaux classiques : dans le champ des Arts plastiques, Edward Ruscha ou Dieter Roth pour qui le livre d'artiste était l'antithèse de l'artisanat imposé par l'Oeuvre d'art, son prolongement ou venait court-circuiter le logique des galeries d'Art ; dans le champ des Arts graphiques, Jean Giraud, il signa sous deux pseudonymes différents des bandes dessinées aux styles bien distincts (le Western/ Gir. pour Blueberry et la Science-fiction/ Moebius aux Humanoïdes associés et pour Métal Hurlant) ; et dans le champ du livre pour enfants, Cécile Gambini, autrice et illustratrice (Seuil Jeunesse, Albin Michel, L'atelier du poisson soluble...), créatrice de Pavupapri, édition-galerie de dessins originaux et d'objets livres d'artiste, en céramique notamment...

Tout cela me laisse songeuse.

© ema dée

vendredi 1 novembre 2019

Inktober 2019, un défi graphique suivi au feutre et en pointillés...

Mon mois d'octobre a été rythmé par le défi graphique lancé aux dessinatrices et dessinateurs amateurs de challenges, comme chaque année depuis 2009 et ce, à partir d'une liste de mots pré-choisis : Inktober. Dessiner me fait bouillonner le cerveau ;  ma langue se délie. Surchargée de mots, envahie de phrases, je verbalise : impossible de résister à l'appel du texte poétique et narratif qui (re)présente et commente l'expérience.


Inktober comme "occasion". 

L'occasion de dessiner à partir d'une contrainte, un mot étranger (et parfois, étrange) car venu d'un au-delà de moi-même, d'une galaxie neuronale à explorer, le feutre, le stylo, le marqueur le crayon ! à la main. L'occasion de tester. De se tester sur des mises en scène, des personnages, interroger la justesse d'une écriture graphique, l'audace d'un aplat noir d'encre. Des jours durant, j'aurai testé la capacité de ré-invention des outils graphiques usuels, domestiqués, que sont pour moi le feutre fin taille 0,3 à 0,8  et le feutre pinceau affichant en pleins, déliés et lignes tremblotantes, son trait noir de noir. L'occasion, enfin, de se joindre à une communauté d'individualités créatives.

Inktober comme "corps".

Parfois, le mot du jour percute de plein fouet mon univers lexical, jusque-là bien à l'abri entre le cœur, l'âme, l'esprit et le cerveau. Mon univers pourtant plus riche de jours en jours s'avère soudain étroit, étriqué, connu, résolu, inadapté – rétif et vulnérable : l'effet liste imposée. Les termes  pour certains inédits, absents de ma mythologie se ruent dans le panthéon entrouvert de mon langage "graphico-littéraire". Le mot étranger se balade dans mes allées, mes fauteuils, comme en terrain conquis ; tout mon corps artistique est convoqué, depuis mes synapses jusqu'aux profondeurs humorales. Mais variablement, selon les nuits, les soirs, les jours. Le mot étranger fait décharge ou pas ; le mot parasite fait contagion ou pas ; le mot Inktober fait séisme, ou pas.

Inktober comme "support".

Choisir le support d'expression et d'exploration approprié... Je me saisis d'un carnet déjà entamé, de format A5, plein de 17 feuilles cartonnées, cependant. Dans cet espace de mise en scène cartonné, le feutre et le feutre pinceau, à la suite du crayon gris ou du crayon de couleur, cherchent à faire advenir quelque chose ou quelqu'un. Sculpteurs de l'invisible ! La feuille, espace ludique aux limites tangibles non négociables, ses bords nets, ses angles droits, se pose en alliée (ou en ennemie). Avec de la créativité, des hésitations, de la spontanéité, modeler la pâte particulière qu'est l'imagination en branle ou au travail ; j'aime dire que l'imagination est au travail. Le dessiner, le faire dessein, trace, est labeur. 

Inktober comme "s'explorer".

Je dis : laisse résonner en toi la musique du mot du jour, la matière sonore et symbolique du mot quotidien. Peut-être sera-t-elle mélodieuse, ténue ou cacophonique ? Peut-être sera-t-elle plutôt rêche sous la langue, impropre à la manipulation labiale ? Si le mot borne ton imagination, au lieu de la soutenir, si le mot la clôture, l'encage, je dis : invente avec peu, réduis donc ta fantaisie, adapte ton enthousiasme, tords ton inventive fantaisie, explore ton être-créatif. Dessine, peint, trace, feutre dans la compagnonnage du ring, de l'enchanted, du misfit, du dizzy... et qu'importe les discordances.

Inktober comme "trace" 

Quand je dessine en noir et blanc, j'ai tendance, en général, à surcompenser la réduction de ma palette par un surcroît de traits, de hachures, de graphismes ornementaux, les aplats s'en mêlent... Souvent, j'ai usé de "repentir" : j'aime dessiner dans mes tout premiers pas, le gribouillis, ils constituent ce pré-langage qui m'aide à aller plus loin. Le mot Inktober peut me plonger dans une sorte de torpeur, je  la surmonte grâce à la trace que je pose n'importe comment sur ma feuille. N'importe comment ? Pas tout à fait, j'entame et "entrace" souvent le milieu de mon support. C'est par là que commence à s'écrire l'histoire.

Précision terminologique : le "repentir" fait référence à l'action en peinture ou en dessin consistant en la modification par l'artiste d'un premier tracé, d'un premier jet, par exemple, par l'ajout de personnages, d'éléments de décor, le déplacement d'une main, un changement d'angle de vue... Étudier le repentir permet de suivre l'évolution ou les mouvements d'une pensée créatrice en action, ou l’œuvre en train de se faire.

Inktober comme "foi".

Il arrive que des idées énigmatiques submergent. Une forme informe, un dire qui n'a pas trouvé son langage, un halo d'intuition(s) ou le trop-plein familier, un patchwork, un rêve. On ne s'acharne pas, le cœur furieux, dans la hâte. Non. On avance, confiants, heureux, contente, de l'évènement. On griffonne ; on se bombarde d'images ; on se parasite. Dans l'attente que le chaos intérieur, son bruit assourdissant, se calme, se transforme. On se maintient dans la sensation... Et tant pis, si au bout du compte, le chemin n'est pas le bon. À vrai dire, on ne sait plus trop si ce qui apparaît sur sa feuille a un quelconque rapport avec le mot donné... On a fait cette formidable expérience : créer à partir de rien. Quasiment.

Inktober comme "exposition"

Ci-dessous, le diaporama des productions graphiques, majoritairement en noir et blanc, publiées d'abord sur Twitter. L'ordre d'exposition des images respecte celui de la liste des mots Inktober que j'ai choisi d'illustrer. À savoir : ring/ cercle, bait/ appât, husky/ costaud, swing/ balancer-çoire, dragon, ash/ cendre, wild/ sauvage, ornament/ ornement, sling/ lance-pierre, ghost/ fantôme, dizzy/ étourdi, tasty/ savoureux, dark/ sombre, coat/ manteau, injuried/ blessé, catch/ attraper. La dernière image illustre trois mots à la fois : ripe/ mûr -  pattern/ motif - / enchanted/ ensorcelé.


Inktober comme "exercice"

Je prends le défi comme un exercice. L'objectif de l'exercice est triple : vérifier la/ ma capacité à comprendre l'énoncé et à se/ me débrouiller avec grâce à son/ mon expérience dans le dessin, mesurer, du coup, la solidité, la souplesse des savoir-faire graphiques et artistiques acquis, enfin, installer une situation inédite, les/ mes manques sont ainsi pointés, la nécessité d'une adaptation, d'un nouveau regard, d'un enrichissement des compétences langagières mis en avant. À force d'oser, d'explorer, d'expérimenter, d'échouer, de réussir, on se "spécifie", on gagne en efficacité, en pertinence, les intentions prennent corps plus rapidement, on rit de ses balbutiements primitifs. À force de s'aiguiser, on devient, je deviens, progressivement un instrument de précision. Maniable à loisir et aux multiples tâches et fonctions. Ça ressemble au bonheur, non ?  

Ce texte fait suite à l'article Inktober, le défi graphique (re)commence... avec "Ring"
 

© ema dée

mercredi 23 octobre 2019

Animaux loufoques, créatures hybrides et J. L. Borges au concours du Festival de Rouen Normandie du livre de Jeunesse

Cette année, le concours d'illustration du Festival de Rouen Normandie du Livre de Jeunesse a proposé aux illustratrices et illustrateurs de mettre en images leur interprétation personnelle de la citation en rapport avec la thématique du festival "Les Animaux loufoques" dans la littérature de jeunesse francophone. 

©  ema dée

Voici la citation : "Je ne sais si le fait est exact ; ce qui importe aujourd'hui c'est que l'histoire ait été racontée et qu'on y ait cru." cf. Le livre des êtres imaginaires (= Manual de zoología fantástica) de Jorges Luis Borges (1957). 

Dans son livre, l'écrivain et poète argentin (1899 - 1989) inventorie et décrit 120 créatures issues du Folklore, de la Littérature et des mythologies. Ainsi, l'Alincanto, le Baudet à trois jambes, le Cerbère, le chat du Cheshire, l'Hippogriffe, le Léviathan, le Lièvre lunaire, le Sphinx, le Troll, la Valkyrie ou le Zaratan...

 © festival Rouen Normandie du livre de jeunesse

Je profite de cet article pour ouvrir ici une parenthèse et revenir sur la manière dont je peux appréhender un sujet de concours d'illustration. Quand l'opportunité se présente, il me semble que ma manière de procéder varie peu ; je m'en vais la détailler, l’approfondir ci-dessous.  Elle est couronnée de succès ou pas.

Face à un sujet, j’ai généralement deux réactions possibles  : 

- 1°) Rien ne vient. Il va me falloir alors faire des recherches, larges, c'est-à-dire sans rien m’interdire. Je n’aime pas beaucoup cette première réaction car elle m’oblige à chercher à exprimer quelque chose qu’apparemment je ne ressens pas la nécessité d’exorciser. Le résultat est souvent correct, passable mais à la limite du conventionnel. Il ne répond pas à une nécessité intérieure (quelle qu'elle soit). 

- 2°) Quelque chose est là. Une intuition qui me vient mais comme dans un rêve, énigmatique et pas immédiatement accessible. Derrière son voile. Je vais devoir mettre en branle une suite d’actions me permettant de cerner l’objet de cette intuition, d’affiner l’idée par tâtonnements, associations, rebonds de l'imagination au travail. On comprend qu’ici, le défi est plus stimulant car on se sent déjà connecté(e) au sujet donné ; à sa manière, celui-ci a provoqué ou déverrouillé quelque chose en soi.  

Il existe chez moi, cependant, une forme aiguë de cette réaction-ci : le trop-plein. Autrement dit, dans mon esprit, le sujet ouvre une boîte à idées qui ouvrent elles-mêmes d’autres boîtes à idées... Entre le vertige et l’excitation fébrile s'installe tranquillement la panique... Comment avancer dans ces ténèbres illuminées sans perdre le/ son sujet de vue ? Plus je vais creuser, plus je vais aller loin et profondément. C'est risquer de fournir, au bout du compte, une image hermétique ou absconse.  

Dans ce cas (dans tous les cas, finalement), je fais intervenir des éléments imparables : le temps de réponse au sujet (limité), mes réelles capacités (créatives et matérielles) à donner corps à l’idée abracadabrante (ou monumentale) que je viens d’avoir, le respect par moi-même de mes propres contraintes, limites et besoins, en particulier, le besoin de gestation (de recul ! ) et celui de me documenter. (Et, dans tous les cas, je crée un cadre invisible à l’intérieur du cadre "précis" que représente le sujet et les exigences du concours.) Ces éléments imparables m'aident à faire le tri et à me canaliser. 

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 Cliquez sur l'image pour découvrir quelques exemples.

Il se peut que je parte dans tous les sens malgré tout, par jeu ou pour trouver un dérivatif à ma panique silencieuse. Soit j’accumule de la documentation :  je fais une recherche iconographique plus ou moins poussée sur internet ou dans mes propres archives, papier et numériques. Soit je griffonne intensément : je réfléchis crayon à la main ; je multiplie les esquisses sur carnets ou sur feuillets mobiles, je les annote beaucoup, au point que certains de mes crayonnés préparatoires et d'études s'avèrent illisibles pour un néophyte (comme pour moi !)  

La parenthèse se ferme d'elle-même. 

Le thème du festival est lui, pour le coup, de suite très inspirant.  L'hybridité, l'anthropomorphisme, l'inexistant qui devient réel, tout cela m'emballe ! À force de faire, on acquiert des méthodes mais aussi on se connaît mieux, j'aime à penser et me répéter cela comme un mantra. Pourtant face à chaque nouveau sujet extérieur sur lequel il m'est donné de réfléchir et créer, j'ai l'impression de ne plus rien savoir, que tout est à réapprendre ; je suis soudain à la fois contente, pressée et désœuvrée face à l'ampleur de la tâche : réaliser une image inédite qui se tienne parfaitement.

Pour éviter la plongée dans mes profondeurs et le doute, je m’appuie fermement à la rampe que constituent la citation donnée, sa syntaxe et sa terminologie particulières. Dedans, je cherche une fenêtre d’entrée. D’emblée des idées me viennent, mais pas forcément en rapport avec la réponse. Dans mon musée imaginaire, il y a beaucoup d’œuvres qui mettent en scène ou représentent des animaux. 

http://www.festival-livre-rouen.fr/
©  Peters Bernard  © Bruno Gibert

Forcément, le sujet rebondit sur mes références. Toute une imagerie personnelle riche de créatures, d'êtres mélangés et d'histoires extraordinaires se déploie sans effort ! Je cite pêle-mêle : l’album de Judi et Ron Barrett Il ne faut pas habiller les animaux, le film L’histoire sans fin (= The neverending story), adaptation cinéma du roman de Mickaël Ende (1984), Peter et Elliott le dragon de Walt Disney publié dans la collection La bibliothèque rose aux éditions Hachette (1982), le fameux bestiaire issu du roman de Lewis Carroll Les aventures d'Alice aux pays des Merveilles (1869), les péplums découverts à l'adolescence tels que Jason et les Argonautes (1963), l'introduction de la série télévisée Les annales du disque-monde, adaptée des romans éponymes de Terry Pratchett (1983-2017), le tableau Le Cauchemar (1781-1782) peint par Johann Heinrich Füssli, les lithographies de J.-J. Grandville (1803-1847), Une semaine de bonté, roman-collage de Marx Ernst (1933)... et tant d'autres ! 

Tout mon bel enthousiasme ne doit pas me faire oublier la "demande" : il convient, en effet, de garder en point de mire ET en borne à ma créativité, le thème du salon du livre de jeunesse, les animaux loufoques, le cadre de référence, une seule image à proposer sur format papier A4, enfin, la citation proposée

Cette dernière me semble, à mon humble avis, ouvrir sur plusieurs pistes. Elle peut renvoyer  à la manière et aux moyens qui appartiennent à l’Illustration en général, aux stratégies et astuces qui sont du ressort de chaque faiseuse et faiseur d'images en particulier, pour "faire passer" un fait inventé pour vrai. Il peut s'agir de réfléchir à la réception de l'image par un public ou à la place de celle ou celui qui raconte, à son rôle de "médiatrice" ou de "médiateur" d'une "vérité". (Je recommande à cette étape-ci d'user de prudence : la lecture et l'analyse fines de la citation peuvent représenter une aide ou au contraire, un frein. Toutes deux doivent donc être menées en s'interrogeant en parallèle autant sur l'ambiance  que sur le lien texte-image que l'on souhaite proposer (redondance, décalage, complémentarité...) dans son illustration.

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photos de deux esquisses au crayon © ema dée 
 
Dans ma création graphique courante qui procède beaucoup par inventaire, série, imagier – collections (ou variations) sur un même thème –, cela se traduit en premier lieu par la mise en scène et le style graphique. Ma recherche documentaire m’aura finalement et progressivement orientée vers les planches documentaires, de botanique, de zoologie (vraies ou imaginaires), ramenées par les voyageurs (mobiles et immobiles) ainsi que toute leur esthétique : esthétique du catalogage et de la classification (indexation, numérotation, datation, informations complémentaires variées, historiques, comportementales et/ ou anatomiques...), esthétique du récit de voyage (dessins d'observation, illustrations, diversité des outils de représentation et/ ou des supports...) En second lieu, mes créations aiment le clin d’œil, l'hommage, par exemple, aux gravures, aux imageries d'Épinal... 

Une fois l'interprétation personnelle trouvée et la direction d'illustration choisie, j'en donne plusieurs versions, pour moi-même. Car j'hésite. Toujours et encore. Tiraillée entre plusieurs réponses, qui me semblent contradictoires. L’illustration finale envoyée au jury du festival présidé par l’auteur - illustrateur Bruno Gibert est en fait une sorte de synthèse. Un équilibre en images qui concilient deux tendances graphiques contraires, à priori : le trait naïf, rond et bonhomme d'un côté ; le trait précis et fouillé, de l'autre.

Pour découvrir les 20 coups de cœur  du jury professionnel 2019, cliquez sur la créature hybride ci-dessus.

© ema dée