lundi 18 novembre 2019

Confidences d'artiste et réflexions personnelles : le modèle artistique "Benoît Jacques" ? (3ème partie)

Ma rencontre avec l'auteur, illustrateur et dessinateur de bandes dessinées Benoît Jacques vient s'ajouter à celles que j'ai eu l'opportunité de faire dans des conditions similaires avec d'autres auteurs et autrices de livres pour la Jeunesse : Elzbieta, Joëlle Jolivet, François Place, Kitty Crowther, Loren Capelli, Kvéta Pacovska ou Roberto Innocenti, par exemple.

C'est comme recevoir à chaque fois une leçon des maîtres dont il faudrait, cependant, pouvoir conserver les plus sages conseils et les anecdotes les plus instructives ; une sorte de guide aux multiples entrées, qui viendrait non pas se substituer à sa propre initiative et à sa propre créativité, mais davantage accompagner, solidifier, borner ou élargir si besoin, l'imagination, l'entrain, la volonté de faire et le faire personnels.

Benoît Jacques vit l'évènement avec enthousiasme, s'intéressant autant à la réaction que suscite ses livres qu'aux raisons pour lesquelles chacune est venue assister, un après-midi de septembre, à la présentation illustrée de son chemin dans la création de livres. Interroger l'autre, parfois en se manifestant à lui par une simple présence intéressée et curieuse, c'est s'interroger soi.
 
Second hommage à Attention extraterrestres de Benoît Jacques

 
3) Devenir artiste indépendant(e) dans le champ du livre illustré ? : questionnements, démarches et pistes d'accomplissements

Quand on cherche à se lancer dans une activité indépendante limite underground telle que je me représente l’activité d’autrice auto-éditée aujourd'hui, on peut avoir à la fois peur et être très fier(e) de soi à chaque étape franchie ; je peux ressentir de l'orgueil et de la crainte à chaque nouveau pas que je fais vers mon but : transformer des idées en livres à publier, proposer moi aussi aux publics des objets singuliers qui comptent, organiser et faire vivre ma toute petite entreprise, dans la limite des quantités et des conditions d'exposition que je peux me fixer.

Mais avoir des idées de petits objets livres illustrés, imaginer des projets de couvertures, lister des envies de promotions originales directes et indirectes, c’est bien, c’est le moteur de base ; il faut plus, évidemment, pour faire démarrer sa petite auto, lui permettre de s'engager sur des routes vicinales, avant d’emprunter les départementales ou carrément, l’autoroute, chacune ses petites ambitions.  


Il est, par conséquent, résolument formateur dans le parcours qui est le mien, c'est-à-dire qui jongle joyeusement entre académisme et autodidaxie, de côtoyer des artistes dont le parcours, les perspectives ou les réalisations, sont sinon assez analogues mais proches. L'Autre que j'écoute a su emprunter des chemins de traverse et tracer sa voie solitaire, auxquels le temps, la permanence, accorde une valeur d'expériences fondatrices, de modèles. 
 
Je mesure cependant la distance.

Pour le démarrage de son activité de publication, on peut se "réclamer" de l'une ou l'autre stratégie. Préférer à celle visant à se constituer, en point de départ, un petit catalogue de titres bien ficelé et démarcher les distributeurs et les salons éventuels ensuite, celle où l'on mise tout sur la vente (à succès) d'un seul livre : on observe alors la courbe ascendante des gains afin de s’en servir, sans doute, comme mise de fond et boîte à outils personnalisée, pour les publications à venir. Il reste cependant fort à faire pour parcourir la distance entre le A et le Z d'une autoédition de qualité. Certes, il  y a l'Autoédition mais il y a une variété d'auteurs et d'autrices indépendants. 

Hommage à Je te tiens de Benoît Jacques

Dans tous les cas, je réalise en écoutant le parcours de Benoît Jacques que si la route n’est pas pavée, elle a au moins une unique direction : vouloir faire et vendre des livres sans transiger avec son identité. L'autoédition amène l'auteur à assumer plus d'un rôle, une somme de fonctions qui d'ordinaire, je veux dire dans l'édition à compte d'éditeur – même dans une petite structure éditoriale –, sont assumées par plusieurs personnes. Dans sa présentation, l'illustrateur belge n'omet pas de préciser ce qu'il estime être, à la lumière de l'analyse de son cheminement, des prérequis, ou si l'on préfère, des conditions préalables, – une sorte de "prédisposition" à la fois émotionnelle, organisationnelle, sociale et presque psychologique – qui participent d'un choix spécifique qu'il a fait, il y a trente ans, de devenir auteur indépendant. En voici quelques-uns :

- La capacité à (s') investir, sur le long terme, dans un projet de créations solide, renforcé par la conviction et l'assurance. C'est un conseil simple relevant même de l’évidence sur lequel l'auteur belge insiste. L’autoédition ne peut pas être menée dès le début pour des raisons financières ; c'est l’envie de faire des livres à sa manière et de faire connaître ses livres à sa manière qui est la clé. "L’erreur sera au rendez-vous, l’erreur est humaine, mais elle ne doit pas remettre en question le projet";

- La recherche d'un équilibre dans sa gestion financière et de sa multi-activité. Il convient de distinguer tous les aspects propres à la création éditoriale indépendante des contingences qu'imposent d'autres activités professionnelles que l'on peut avoir à exercer en parallèle ;

- L'attraction pour une pratique éditoriale indépendante – qui n'écarte pas les canaux d’édition courants –, et un goût prononcé pour l’alternatif permettant de s’octroyer un temps plus élastique, des marges de manœuvres souples, un rythme et une exigence personnalisables. Une marche de côté qui inclut aussi la recherche de rigueur, l’adaptabilité et l’attrait pour la nouveauté ;

- Développer plus qu'un statut d'auteur illustrateur, vouloir trouver son identité en tant qu'artiste.  Le livre se présente alors aussi comme un objet d’art. Il est plus rare. Il bénéficie d’un réseau de distribution. L’artiste y expose ses thèmes, définissant les caractéristiques esthétiques de ses créations selon ses contingences et exigences ; c’est ce qui est motivant dans l’idée de faire ses livres seul ; 

- Savoir fonctionner en solitaire. L’autoédition est une activité à part entière dans laquelle il faut vouloir être le seul maître à bord, sans se fermer pour autant, aux collaborations fortement conseillées avec, en particulier, des imprimeurs, des salons, des foires du livre, ou occasionnelles (autres artistes ou artisans) ;

- Le besoin d'autonomie. Avoir envie de fonctionner avec ses propres règles, selon son fonctionnement propre. Être prêt pour cela.

S’agit-il de profiter de l'opportunité de ce compte-rendu-hommage à Benoît Jacques, pour écrire, en filigrane, un plaidoyer pour une forme d'activité artistique dans laquelle une seule personne contrôle tout ? Avec aux commandes un égo surdimensionné ? Non. Définitivement, non. Je rejoindrai ici l'avis de beaucoup qui avancent, à raison, que l’autoédition est à la fois un art en devenir, un work in progress et une école de l’Édition. Grâce à elle, graphistes, illustrateurs, dessinateurs de BD et écrivains de tous bords peuvent exprimer leurs idées et les diffuser, là où le courant plus classique de l'édition ou du champ de l'Art, va soit mettre plus de temps à les publier, soit les refuser, tout simplement. 

Et à cela des raisons diverses, parmi elles : un créneau pas suffisamment vendeur ;  le sujet est spécifique, trop restreint à une très petite frange d'acheteurs potentiels ; la surproduction de livres justifie un turn over rapide sur les étals des librairies et peut limiter la prise de risques ou la durée accordée à un livre pour trouver ses lecteurs ; enfin, peu de place est laissé au "pas encore mature bien que talentueux" et au " projet pas assez abouti".  Il faut tout de suite que ça marche, l’expérimental n’a pas forcément lieu d’être... Beaucoup de bonnes ou de mauvaises raisons qui font le lit de l’autoédition. Menée en parallèle ou d'une manière exclusive.

Pour d’autres créatifs comme Benoît Jacques, c’est surtout un moyen concret de pouvoir conserver pour le livre une passion égale, et sauvegarder un élan quasi enfantin, une envie irréductible de faire, de fabriquer, que la perspective d'échecs ou de refus systématiques pour des raisons-types, dans le monde plus "institutionnalisé" de l’Édition à compte d'éditeur, pourrait décourager. (Peut-être suis-je faite un peu de ce matériau-là, moi aussi ?)

Au sortir de cet entretien, quelques semaines après, je fais pour moi-même une sorte de bilan d'étape. Forcément. Je me construis par comparaison et dans la différenciation. Pourquoi l'autoédition ? Que puis-je dire à propos de mon propre parcours de créations ? :

Par goût pour la fabrique du livre de A à Z. J'aime par exemple l'étape consistant à créer une couverture "impactante" ou celle où je tiens dans mes mains la première épreuve du livre terminé, ou encore, celle durant laquelle je peaufine la mise en page, page par page, pour trouver un équilibre à la fois d'ensemble et pour chaque double-page ;

Pour donner une forme séduisante et terminée à mes idées. Il y a quelques années, parce que j'essuie des refus répétés dans l’édition pour la Jeunesse qui me désolent, je me retrouve avec des projets prématurément avortés... que j'abandonne, par déception, colère... Faire moi-même mes livres, c’est finir un projet. C'est donner sa chance à une idée de se développer à sa manière, d'être visible, même si elle ne va concerner au final qu’une frange très réduite de la population des lecteurs ;

Le livre comme "espace de rencontres". Le texte et l’image que j'affectionne – dans l'état actuel de mes savoir-faire et de mes moyens matériels –, je les associe plus facilement dans mes livres actuels que dans mes expositions d'Art passées ;

  Le livre comme art "multimédia" : j'y mets en scène mes explorations et recherches (séries de dessins, poésies, récits brefs, textes lus)  diffusées via mon blog, des plateformes de microblogging ou de diffusion de sons (Tumblr, Soundcloud) ;

Le livre comme "musée" : j'y organise thématiquement, commente, redéfinis mes archives numériques et mes archives papier ;

Le livre comme "pulsion" et "contrôle" : une idée vient, une idée en texte-image est là, diffuse, prégnante ou aiguë comme une migraine. Le livre en devient la manifestation et peut prendre un corps dont je peux faire le tour, devient le remède jusqu'à la pulsion suivante. D'aucuns parleront probablement et plus simplement ici d'une forme résiduelle d'"impatience enfantine" ;

Enfin, la solution à un déchirement intérieur :  je cherche à répondre à mon besoin d'exprimer et de montrer sans honte ni entrave une créativité protéiforme, tout en cultivant une voie de création parallèle, susceptible de trouver sa place dans l'Édition à compte d'éditeur.  Je veux dire, recevoir des commandes en qualité d'autrice et d'illustratrice,  et être en mesure, en quelque sorte, de me passer, ponctuellement, des commandes à moi-même pour de nouveaux projets de livres. Peut-être une manière LA démarche me permettant d' être à la fois dans la lenteur et la brièveté, la contrainte et la liberté, plurielle et... une ? 

Je ne peux m'empêcher de penser à d'autres artistes qui ont développé une démarche alternative à une production diffusée (plus mainstream ?) via les canaux classiques : dans le champ des Arts plastiques, Edward Ruscha ou Dieter Roth pour qui le livre d'artiste était l'antithèse de l'artisanat imposé par l'Oeuvre d'art, son prolongement ou venait court-circuiter le logique des galeries d'Art ; dans le champ des Arts graphiques, Jean Giraud, il signa sous deux pseudonymes différents des bandes dessinées aux styles bien distincts (le Western/ Gir. pour Blueberry et la Science-fiction/ Moebius aux Humanoïdes associés et pour Métal Hurlant) ; et dans le champ du livre pour enfants, Cécile Gambini, autrice et illustratrice (Seuil Jeunesse, Albin Michel, L'atelier du poisson soluble...), créatrice de Pavupapri, édition-galerie de dessins originaux et d'objets livres d'artiste, en céramique notamment...

Tout cela me laisse songeuse.

© ema dée

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