mardi 2 juillet 2019

Deux nouvelles expériences de lecture à voix haute : dans une gare, dans une librairie d'éditeur


Ainsi, je me suis lancée. Quasi sans filet. 
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Profitant de la 4ème journée sidérale de la lecture à voix haute Mots dits Mots lus du 29 juin 2019, j’expérimente la nouveauté d’un lieu, d’un public, d’un dispositif et d’une écriture littéraire.

Expérimentation n°1 : Investir un espace-temps au sein d’une gare. RER B, Luxembourg, 6ème arrondissement. 16h. Matière textuelle : poèmes et récit en prose personnels.

À l’heure dite. Liesse, chaleur, danse, musique et fébrilité joyeuses alentour, c’est la Marche des Fiertés ; mon espace-temps est pile dans sa trajectoire. Il va me falloir faire avec cette donnée exceptionnelle. J’aurai mon texte dans une main, mis en page comme dans un livre d’artiste, j’aurai un mégaphone bleu et blanc dans l’autre, comme j’ai vu faire mes modèles. Un nœud papillon jaune, vert et bleu autour du cou ma singularité –, le macaron autocollant de l’événement Mots dits Mots lus bien visible sur mon t-shirt. Je me lance. Premier texte : Un été bleu naïf.


Ici, le public est très hétérogène ; je peux l’observer à loisir : familles, bandes de copains, de copinesaux airs d’étudiants, d'étudiantes –, hommes et femmes d’âge moyen, couples. Très certainement des marcheurs venus grossir le défilé qui s’achemine le long du boulevard Saint-Michel direction le boulevard Sébastopol... Ou des promeneurs, des visiteurs. Un public nombreux, mais absolument pas captif, encore moins averti, plutôt passant et souvent à grande vitesse, et ce jour-ci encore plus que les autres jours. Dans l’intervalle, des gens intrigués qui cherchent à me comprendre des yeux, comme cette voyageuse, tenue décontractée, marche dynamique, cheveux bouclés, voix pleine de dents sympa –, s’arrête à ma hauteur, finalement me demande en souriant ce que je fais là, toute seule. Je lis, lui dis-je. Comme d’autres à Paris, en France, en Nouvelle-Calédonie, en Afrique… Bonne lecture, alors ! Sourires. Mégaphone brandi. Second texte : On est deux (comme des bribes) 


Mes mots coulent mieux, je crois que tout mon corps s’amuse. À présent, la lecture atteint son sens caché. Échos de conversations contradictoires en provenance du dedans, cependant : « Mais que fais-tu là, tout seule, cachée, alors que tous eux marchent ensemble dans la lumière ? – Une performance, je le crains. – D’autres lecteurs sont seuls, ailleurs, lisent ? – Oui. On est une communauté. Je vais donc poursuivre ma lecture, moi aussi. » Des groupes de jeunes gens s’arrêtent un moment à la périphérie proche de mon espace-temps. Me regardent avec curiosité, attention, inquiétude, malice peut-être ? Je me dis que, peut-être, certains écoutent, peut-être qu’eux voudraient m’entendre plus. Je précise mes mots, affute ma voix. Par touches, paliers, je m’installe dans la fébrilité ambiante, qui par moments se met sur pause, me laisse du terrain. Je fais corps avec la rumeur générale. Je deviens un épiphénomène alternatif. Troisième texte : Mon Jardin du Luxembourg. 


Et dans cette joyeuse pagaille d'un samedi de défilé symbolique, luttant pourtant pour faire entendre ma prose derrière mon mégaphone, je me suis mise à imaginer lire à voix haute dans les halls de gares, les bus, les trains !  

Expérimentation n°2 : Partager un texte littéraire que j’aime et savourer collectivement le plaisir de cette lecture offerte.  Invitation-lieu : la librairie Gallimard, boulevard Raspail, 7ème arrondissement. 18h15.  Matière textuelle : deux textes brefs de Dino Buzzati

Sur une chaise, le dos droit, l’oreille et le regard tendus. Goûtant l'atmosphère tranquille et agréable d'un lieu que je découvre. J’attends sans impatience mon tour, me demandant cependant quel texte lire. Car, m’a-t-on expliqué gentiment dès mon arrivée, il faut se limiter, nous sommes nombreux. 7 minutes ? Bien… d'accord... L’un et l’autre textes que j'avais prévus en amont de ce moment, J’enrage et L’augmentation, offrent tous deux une réflexion tonale intéressante. Dix lectures me précèdent. Les lectrices et les lecteurs de l’association Les Mots parleurs se suivent mais ne se ressemblent pas, font entendre les mélodies plurielles de voix littéraires inconnues, méconnues ou familières*. Enfin, pour ma part. Un libraire et la responsable du lieu fermeront la séance.

Quand vient mon moment, j’ai le corps calme. Contrairement à la plupart des autres lecteurs, je n’ai pas prévu de photocopies du texte que j’ai choisi. Je pose mon épais volume sur le pupitre noir, avec délicatesse. Cette nouvelle configuration, somme toute très banale pour une lectrice entraînée – aguerrie – me plonge dans un émoi grandissant : à peine ma lecture commencée, voici que je me mets à loucher les lignes fines se superposent sur le papier je saute des mots ma voix s’emmêle les rythmes pourtant apprivoisés deviennent rétifs ma lecture hésite à dire... Comme pour surmonter le trac, masquer que je suis impressionnée, je m'arrête, excusez l'émotion ! ...


Ce n'est qu'une courte pause, bien involontaire, mais un subtile stratagème pour mieux prendre mon élan et assumer ce qui va suivre... Une irrésistible échappée... Je sors d’une diction jusque-là « scolaire », sage, et « trop boutonnée du col », propose, sans avoir pu l’empêcher la retenir, une forme plus « incarnée », imaginée, jouée, rejouée – autorisée – dans le secret de ma chambre, plusieurs jours avant… Je suis tout à coup le narrateur sceptique de J’enrage, le « Je » qui se raconte s’interroge sur la Jeunesse, ce « vieux » de 45 à 55 ans – double probable de l’écrivain italien… (Je m'étonne d'être si à l'aise, me sens soudain grandie.)  Ce/ mon personnage a des choses à dire, et quand il les dit/ je les dis, il/ je regarde l’effet que ses/ mes paroles produisent sur le public. Un public habitué à écouter des textes littéraires. Conquis d’avance ? Non. Dans l’expectative, un sentiment de proximité ? Oui. Entre lecteurs on s'entend. Bien.

C'est en écrivant ce retour que je réalise rétrospectivement que ce que j’ai proposé samedi 29 juin, a relevé davantage de la lecture performée et de la lecture théâtralisée que de la lecture à voix haute au sens strict. C’est-à-dire une lecture attendue comme cet instant donné où la lectrice, le lecteur, lit les yeux dans les yeux du texte. La voix, le ton sont les plus neutres possible, ou si l’on préfère, la voix naturelle et le ton sont peu appuyés, peu mis en relief. Point de manières ou de fioritures vocales afin d’éviter de proposer une interprétation, ce qui laisse, par conséquent, le champ libre à la propre interprétation de l'auditoire : la lectrice ou le lecteur se tient respectueusement derrière le texte.

Moi, à cet endroit précisposée parmi des milliers de livres, des titres, que j'ai lus à l'adolescence et dans cette circonstance particulière de journée sidérale –, je l’avoue, j’ai lâché mes propres brides. Ai regardé le public dans le blanc de l’attention. Ai fait entendre l'autre personnage qu’est le texte et qui, à force de lectures d'entraînementde répétitions –, est devenu un compagnon de route. Nulle déférence vis-à-vis du texte littéraire, ni retrait ou hiérarchie. J'ai osé l'audace.
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Comme un contexte inédit ou simplement un peu différent de ce que l'on connaît peut s'avérer grisant, n’est-il pas ? Constituer une clé pour déverrouiller une porte gardée fermée ? Comme une expérience nouvelle, dans un semi-contrôle, peut devenir le moyen de se découvrir à soi-même capable et hardie, n’est-il pas ?  

*Pour ne pas se quitter désœuvrées-és, voici quelques références :

Dino Buzzati, Oeuvres, Tomes 1 & 2 (romans, nouvelles et autres textes brefs)
J. M. G. Le Clezio, La Quarantaine (roman)
Federico Garcia Lorca, Romances gitanes (recueil de poèmes)
Joseph Ponthus, À la ligne : feuilles d'usine (roman, autofiction)
Mark Twain, Cette maudite race humaine (recueil d'essais)
Émile Zola, La faute de l'abbé Mouret (roman)
Fritz Zorn, Mars (roman autobiographique)  

Un article qui poursuit cet article-ci.
Un article qui fait écho à la réflexion engagée dans cet article-là.

© ema dée

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