jeudi 30 janvier 2020

Un dessin jeunesse ? : retours sur la commande d'une oeuvre "grand format"

Je dis souvent, il n'y a pas de coïncidences sans feu. Si. Si... Si un feu intérieur peut s'allumer dans le fond de ses innocentes entrailles ou si un éclat incandescent peut sublimer le fond de ses prunelles à soi, c'est qu'un contexte favorable l'aura suscité, cet embrasement (dans les entrailles de nos innocentes prunelles). En fin d'année 2019, il viendra pour moi d'une commande : un dessin inédit et plus grand qu'à l'accoutumée... Et là, moi, je dis tant mieux.


Parce que l'autre jour, j'explosai : assez des petits formats ! Assez des créations miniaturistes sur timbres - postes et des dessins en séries sur post-it ! Ouste le travail d'illustration patiemment élaboré le nez collé à mon mini-support papier et le dos vouté sur mon ouvrage, comme une nonne copiste ! Du vent, le A4, la porte, le A3 ! À moi les grands espaces vierges à peupler de choses et de trucs en couleurs, en noir et blanc, tout un univers qui grouillerait, gesticulerait, festoierait, genre Bosch ou Brueghel ! À moi l'ivresse du format raisin, les envolées graphiques sur support grand aigle, les diptyques façon Francis Bacon ! À moi le monumental !

Une fois le calme revenu et la crise des hauteurs (et des largeurs) démesurées apaisée, que reste-t-il de mes rêves mégalomaniaques ? La réalité bien assise tranquille à coté de moi sur son fauteuil imaginaire me regarde avec une douce condescendance qui réussit très concrètement à m'agacer. "Et donc, très chère, comment quoi où pour qui, et la hauteur de la porte ?... Quoi : "et lahauteurdelaporte ?"

La réalité, je veux dire, le principe de ma réalité, celui qui m'assène des coups francs et perturbants en plein dans la volonté perspective, me rappelant qu'un diptyque façon Francis Bacon ne passera certainement jamais l'encadrure de la porte de sortie de mon appartement de poche, encore moins l'encadrure de ma créativité, sifflote à mon oreille droite (la plus attentive) qu'il faut progresser pas à pas. En rajoute et y met des précisions, présentées entre guillemets : "Et pourquoi pas du 55 cm x 45 cm, pour commencer ?"...


Aussi, en novembre dernier, j'accepte à la demande de N. Gautier de réaliser pour un cadeau de naissance une œuvre artistique inédite. Il faudra que ce ne soit pas trop petit, que ce soit grand, tout simplement, plus grand que ce que tu fais ; ton noir et blanc passe très bien mais la couleur dans ma réalité, c'est mieux ; souvent je pense en rose, en jaune, en blanc, en noir, et en bleu !, j'aime toutes les couleurs cependant ; il faudrait de la tendresse ; prévois-tu un peu de complicité ? Parce qu'il était une fois un petit bonhomme fraîchement venu au monde et sa sœur de quasi-quatre ans son aînée qui s'entendent comme larrons en foire et qui iraient gaiement ensemble dans un quelque part, joyeux et festif ; il y aurait des animaux, lapin, éléphant, âne, poule... des lettres aussi, pourquoi pas cachées ? : il y aurait au fond (et sur les bords) de quoi titiller et exciter le regard d'un enfant qui grandit, positivement et durablement.

La consigne est posée. (Pas tout à fait en ces termes-là, je l'avoue, mais, je ne peux l'empêcher, il faut que je narre, que je brode, que je poétise tant la demande m'a transportée) ! 

Ma volonté — solidifiée par une expérience pratique dans la conception d'un projet artistique , mes crayons, mes feutres de couleur et mon papier Canson Vinci  sont au garde-à-vous. Recherches de personnages, premières esquisses en petit-moyen-grand format, tests de mises en couleurs (selon une charte proposée dès le début), égarements, découragements  nocturnes, jubilation intérieure (et extérieure, après validation de l'intention puis du projet crayonné), déploiement angoissé (au feutre et crayon de couleur) sur le format définitif, stress, rognures de cuticules en plus et cheveux en moins (à la veille de la remise), enfin, libération : le dessin est livré dans les temps négociés (avec le contexte de grèves des transports parisiens).

Mon année 2019 créative s'est donc conclue (au niveau ambition artistique) par une production originale tout en douceur ; elle m'aura permis d'abord, de me lancer un nouveau défi, ensuite et surtout, de questionner (encore et toujours) ou d'actualiser (adapter, si on préfère) mon propre langage graphique. De quoi entamer l'année 2020 sur des bases élargies ? :


1 - Petit dessin versus "grand format" 

Comment fait-on pour réaliser une oeuvre graphique dans un format nouveau ? Qui dit nouveau format dit invention de "stratégies d'occupation de l'espace", mieux, de mise en œuvre d'une scène justifiant l'utilisation d'un support d'expression plus ambitieux. 

Mes "petits formats", c'est-à-dire le dessin sur feuilles de papier mesurant de 9 cm x 9 cm à environ 30 cm x 30 cm j'ai souvent travaillé dans des espaces carrés , se sont substitués progressivement à des productions sur format raisin, A2 et grand aigle, il y a bien des années. À ce changement divers facteurs tels que : la fin réussie de ma formation initiale à distance en Arts, les contraintes de la publication de contenus iconographiques sur un blog, deux expositions en province privilégiant les œuvres de petits formats ou encore, le hasard qui me fait trouver par exemple, un bloc de post-it à investir rigoureusement dans le cadre d'un défi personnel en 2016 ... 

Aussi, pour ma commande, j'ai pour ainsi dire multiplié mon geste, habitué au petit dessin en séries, autant de fois que nécessaire, pour en quelque sorte, animer la surface de ma feuille. Le résultat : plusieurs petits groupes d'animaux et un couple d'enfants se côtoient dans une réalisation aux couleurs de la prime enfance.

2 - Un dessin pour enfants ?

Pour cette demande spéciale car ouvertement destinée à l'Enfance, je me fais une piqûre de rappel en parcourant quelques albums dits "pour la Jeunesse" car, au fait, c'est quoi un enfant ? Plus précisément, je m'interroge : n'y a-t-il pas une différence entre dessiner pour un enfant et faire un dessin pour la Jeunesse ? Pas plus qu'hier, je n'ai de réponse aujourd'hui à ces deux cruciales interrogations. Mon enquête de terrain (en bibliothèque municipale) me permettra de découvrir deux livres apportant une réponse chacun à leur manière : Qu'est-ce qu'un enfant ? de Géraldine Richelson (texte) et Nicole Claveloux (dessin) et C'est quoi un enfant ? de Béatrice Alemagna

Malgré ces apports pertinents, le dessin d'enfance (jeunesse ?)1 continue d'être pour moi cette étrange production "métissée". Une "construction" qui mixe, dans des proportions variées et plus ou moins conscientes, imageries populaires communément partagées, culture visuelle acquise, influences involontaires, souvenirs personnels, projections et fantasmes sur l'Enfance perçue comme un paradis perdu2... La question reste ouverte.


3 - Un projet graphique destiné à un particulier qui fait école ?

Une création de commande fonctionne avec ses propres mécanismes. Certes, chez moi, elle partage des points communs avec la création pour mon blog (style graphique, obsessions et outils) ou pour mes éditions print (sujet). Mais elle s'en distingue sur plusieurs points importants auxquels j'ai eu à me confronter pour m'adapter à la demande particulière de N.G.

— Le dessin en couleurs directes destiné à être exposé en privé ne peut pas se corriger ; il faut donc être à l'écoute, ne pas hésiter à demander des éclaircissements, parce qu'une fois terminée, impossible de revenir en arrière sur sa composition : il ne faut pas se louper. Ce n'est pas aussi simple toutefois ; quand on est lancée, c'est assez frustrant de s'arrêter pour demander une validation supplémentaire ; on a envie de conclure, voir comment "ça fait... enfin !" ;

— Le dessin de commande peut être ici chronophage : assez curieusement, il exige une concentration en temps et en énergie limités (il y a une deadline) et une disponibilité élastique. Il faut trouver un équilibre. Par exemple, vouloir proposer plusieurs versions du projet à chacune de ses étapes, par excès de zèle ou d'enthousiasme j'ai montré un enthousiasme zélé —, afin de déterminer celle à proposer au bout du compte, peut s'avérer long, compliqué ET fatigant pour tout le monde ;   

—  le dessin de commande est unique. Il ne va exister de lui qu'une seule version. Rien à voir avec le dessin qu'on expose dans un salon d'Arts, où il est tout à fait permis d'en proposer des variations et des esquisses plus ou moins abouties. Ici, il convient d'être précise, directive (parfois) et, surtout, être capable de se ménager, entre les exigences (légitimes ou négociables) de la commande et son univers graphique personnel, un espace de création confortable où créer quelque chose de riche et d'intéressant, d'emblée.

Enfin, le dessin de commande se rémunère. Le tort est de croire que, parce qu'il marque un début d'activité ou qu'il prend place dans une activité qui hésite encore sur son statut, mesurant les tenants et les aboutissants de ce qu'on lui propose, le tort donc, est de penser qu'il ne mérite pas un traitement à la hauteur, qu'il est un hobby. C'est mettre de côté la dépense matérielle, émotionnelle et physique qu'une création exige, quelle qu'elle soit. C'est se mettre de côté en qualité de créatrice. Je simplifie l'idée précédente : j'ai largement sous-évalué ce travail, à mon corps défendant. Je veux dire que je me suis insuffisamment projetée dans le projet, en amont. À présent, grâce à cette commande à valeur de défi personnel (que j'ai honorée avec sérieux), je sais mieux de quoi il retourne quand il s'agit, en particulier, de produire un dessin de grande taille au feutre fin et au crayon de couleur.

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4 - Un langage graphique actualisé

Je reviens sur cette expérience ponctuelle bien qu'elle puisse représenter pour un œil extérieur une situation isolée et sans conséquence dans mon parcours. En fait, c'est tout le contraire ! Elle synthétise bien le chemin de création que j'ai emprunté depuis ces quelques dix dernières années. Mon langage graphique a cherché à s'adapter, s'est enrichi grâce à de multiples recherches ; il s'est perdu ici, retrouvé là, à la faveur de terrains variés (contributions, concours, expositions, éditions, formations théoriques et ateliers artistiques). 

Dans un incessant va-et-vient, ponctué de remises en question, de crises, d'épiphanies, ils l'auront bousculé, mis à l'épreuve  —  au défi  —, bousculé aussi. Je n'ai pas pour autant renié les principales caractéristiques de mon travail de dessinatrice - illustratrice, le personnage, l'anthropomorphisme, l'accumulation, les matières, le décalage, la "scène de genre"... que l'on peut en partie redécouvrir  ici.

En honorant cette commande, ma création graphique et artistique a réalisé une sorte de boucle. C'est le désir de faire de l'illustration pour la Jeunesse et du dessin d'Art que l'on retrouve combinés, notamment dans le Livre pour enfants qui a impulsé en grande partie, il y a des années, mon goût pour l'analyse et la création d'images sur papier.

Une suite ? À méditer. Je médite donc...

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Indications bibliographiques complémentaires :
(Elles pourront paraître tout à fait hors-sujet, mais elles seront assurément enrichissantes et passionnantes) :

1 — Sur le "décryptage" de l'image dans le Livre pour la Jeunesse :
Van der Linden, Sophie (dir) : Images des livres pour la jeunesse : Lire et analyser, éd. Thierry Magnier, 2006

2 — Sur la problématique du Récit d'enfance :

© ema dée

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